Une image du pouvoir

Personne ayant participé à une manifestation depuis le 29 novembre 2015 n’a pu voir cette vidéo sans penser à toutes celles qui la précèdent, ni sans se rappeler avec amertume que de telles violences sont légion depuis la déclaration de l’état d’urgence, ou dans les quartiers depuis toujours.

Néanmoins celle-ci m’avait marqué.

À cause de sa violence pure. Sans retenue, sans état d’âme.

Mais surtout pour ce que cette violence nous disait, d’une police assez sûre d’elle pour pratiquer ses excès en plein jour et en public, place de la Contrescarpe, touristes au premier rang.

Aussi faut-il relever qu’après avoir été étranglé et trainé au sol sur plusieurs mètres, on pouvait s’attendre à ce que le manifestant présumé soit interpellé et emmené, mais non. Il a été laissé là, et c’était tout. Pas d’arrestation, donc preuve s’il en fallait que le type n’avait rien fait.

Dès lors était-il permis de supposer que la scène que nous venions de voir n’était que la démonstration d’une puissance, dans une inquiétante confusion entre autorité et terreur.

L’interpellation permet pourtant dans de nombreux cas aux policiers de se couvrir des violences qu’ils ont pu exercer sur une personne en l’inculpant d’outrage et rébellion par exemple, pour se justifier à posteriori des éventuelles violences en question.

Mais ce jour là, point de cela1. C’est à ce propos que la vidéo dont nous étions les spectateurs sidérés était instructive : nous pouvions y voir une police suffisamment sûre de son fait, de son pouvoir, et de son immunité pour laisser ainsi libre cours à un exercice de pure violence, sans même se donner la peine de singer les procédures qui entretiennent l'illusion d'un État de droit (que la police n’a guère à craindre de toute façon, tant dans la plupart des cas les condamnations s’abattent sur la personne qui a été violentée et presque jamais sur le policier responsable des violences).

Avant les révélations du Monde, ce dont cette vidéo témoignait c’était donc d’un pouvoir policier qui n’est gêné par rien : ni par le souci d’étouffer sa violence dans une procédure judiciaire, ni par la honte de laisser cette violence s’exercer devant les appareils photo des touristes. Devant une telle décontraction, et en ayant en mémoire le nombre d’autres vidéos qui témoignent de situations similaires au cours des trois dernières années, nous pouvions d’ailleurs être tentés de croire que le caractère ultra-public de la scène n’était pas le fait d’une situation subie mais peut-être davantage d’une situation voulue, ou acceptable au minimum. La diffusion de telles images aurait pour effet d’étendre au-delà des témoins directs de la scène la démonstration de la puissance policière, agissant comme pression psychologique sur les manifestants, ou sur le peuple en général.

Ce faisant nous n’étions plus les témoins indésirables d’une bavure policière, mais les destinataires directs d’une image du pouvoir, conçue pour être vue et pour être crainte.

Mais voilà que deux mois plus tard nous apprenons que ce n’est pas un policier qui est à l’image, mais un garde du corps du Président. Rétrospectivement on comprend mieux pourquoi il n’y a pas eu d’interpellation aboutie puisque la personne qui traine l’homme par le cou n’est pas habilité à y procéder, et que même si un vrai policier avait pris le relais il aurait été nécessaire de pousser trop loin le mensonge dans la rédaction du PV d’interpellation, ce qui se serait immanquablement vu au tribunal lorsque le policier se présentant à l’audience n’aurait de fait pas le visage de celui qu’on voit à l’image portant un casque de police sans être flic.

Nulle surprise donc, d’assister au lendemain des révélations à une crise sans précédent au sommet de l’État. Crise qui d’ailleurs n’inquiète pas seulement le sommet mais aussi la base, le parlement, bloqué deux jours durant au rythme des suspensions de séances où la Macronie donne délicieusement son désarroi en spectacle.

Mais signe que l’affaire est perçue comme gravissime, la majorité parlementaire peut compter sur le subtil soutien de l’opposition, des Républicains aux Insoumis, qui sous couvert d’exiger la lumière sur ces faits, de commander la création d’une commission d’enquête, et de requérir les explications du Ministre de l’Intérieur et du Premier Ministre devant la représentation nationale, s’inquiètent en réalité sincèrement du coup que ces événements portent à l’autorité de l’État. Laquelle, tous s’entendent là dessus, doit être sauvée by all means.

C’est ainsi qu’on voit le Président du groupe Insoumis échanger des amabilités avec le Président de l’Assemblée, et souligner lui-même le caractère exceptionnel de celles-ci. De fait, en dépit de l’opportunité qu’offre une telle affaire à l’opposition pour affaiblir l’exécutif et la majorité, il est une cause qui fait consensus dans les rangs parlementaires et que les événements à la fois mettent à mal et permettent de défendre : le monopole de la violence réputée légitime n’a jamais été aussi bien défendu qu’à la faveur d’une indignation nationale devant ces violences illégales.

Et s’il y a pour la majorité comme pour l’opposition un tel enjeu à le défendre, c’est que la question est dialectique : l’usage « légitime » de la violence, confié à la police, n’est maintenu comme acceptable pour la population qu’à condition que soit entretenu la promesse d'un État de droit, c’est à dire l’idée que le pouvoir de la police est borné par le pouvoir judiciaire, même si une minorité de personnes n’est pas dupe qu’en pratique le pouvoir judiciaire va rarement à sens contraire de l’action policière. Mais qu’importe, c’est à l’égard de la majorité des citoyens que la préservation des apparences est substantielle.

Or ce qui est véritablement frappant dans le déroulement de cette séquence, c’est le peu de considération de l’exécutif devant ce soutien inespéré de l’opposition, balayé par l’absence et le mutisme. Là où le parlement attend seulement que le Ministre de l’Intérieur vienne donner quelques explications pour clore le débat et reprendre celui de la révision constitutionnelle, le ministre attendu ne semble vouloir répondre que par un prolongement de l’attente, et donc de la crise.

Plus incompréhensible encore est la réponse lapidaire du Président lui-même, qui trouve apparemment conséquent de s’en tenir à cette seule déclaration : « la République est inaltérable ». Que faut-il comprendre ? Sinon que dans les yeux du chef de l’État le recours à une milice privée s’exécutant directement sous ses ordres n’est pas de nature à contredire les conditions de l’usage de la force dans le cadre républicain.

En d’autres termes, le Président ne semble pas gêné de confirmer que l’État de droit est effectivement une fiction dont on peut passer outre, ni d’affirmer en creux que si la République ne saurait être altérée par une telle affaire c’est que la République est violente par essence.

 

1 Mise à jour à 20h20, le 20 juillet : Cet article a été écrit à partir de la première vidéo publiée dès le premier mai. Mediapart vient de publier une autre vidéo, un peu plus longue, dans laquelle on voit le garde du corps du Président donner un coup de pied dans le ventre de l'homme à terre, avant d'aller chercher des CRS pour qu'ils procèdent à l'interpellation de celui-ci et de la jeune femme qui l'accompagne (elle aussi violentée). La vidéo ne permet pas de voir si ils ont été emmenés par la police ou relâchés. De nombreuses question restent entières, comme l'exprime Mediapart : « A-t-il été procédé à un contrôle d’identité ? Le jeune homme a-t-il été conduit vers un commissariat ? A-t-il été poursuivi ? A-t-il dénoncé les violences qu’il a subies ? On ne le sait pas. Une chose est sûre : la préfecture de police de Paris a très probablement l’identité de la victime du conseiller d’Emmanuel Macron. »

 

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Joseph Paris est cinéaste.
20 Juillet 2018 - © Analo.gy et l'auteur·trice.