Plutôt la grève générale

« Aux grands événements j’ai désappris de croire », suis-je tenté de penser au matin du 2 décembre, non que les images d’un pouvoir être sérieusement contesté ni celles des symboles du capitalisme et de l’argent pris pour cible soit des plus déplaisantes mais le paysage politique me semble à ce point sinistré que même l’insurrection en est malade.

La présence simultanée (mais pas sans confrontation) de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche dans les rues bordées d’incendies, le fusil d’assaut volé dans une voiture de police et disparu depuis, les snipers de la police déployés sur les toits, ce sont des images qui m’évoquaient hier celles de Maïdan, la dernière révolution ukrainienne qui ne partait pas moins d’une colère populaire mais pour finalement voir l’extrême-droite – minoritaire mais militarisée – prendre en otage le parlement jusqu’à des élections forcées aux termes desquelles elle accède à plusieurs sphères du pouvoir.

En Ukraine comme en France ou ailleurs, il n’y a rien à espérer de ce confusionnisme politique qu’il faut absolument dépasser. En Italie aussi c’est un mouvement contre les taxes qui a donné le Mouvement 5 étoiles, lequel avait non moins des revendications sociales mais que ça n’a pas dérangé qu’elles puissent être exclusives aux nationaux puisque le mouvement gouverne désormais avec un parti néo-fasciste.

La question dépasse pour moi le fait de trancher de quoi sont faits les « Gilets Jaunes », ce mouvement pour le moins composite et dont en dépit du fluo on a bien du mal à voir la couleur, sinon celle – probablement inconsciente mais certainement pas quelconque – du « syndicalisme jaune » favorable au patronat du début du XXe siècle.

Pourtant, s’il faut reconnaître à une large partie des Gilets Jaunes des revendications sociales fondées et légitimes, quels peuvent-être les débouchés politiques d’un tel mouvement ?

Mélenchon doit être vert car une partie de ce qu’il avait théorisé se réalise mais il n’y a aucune chance qu’il en tire un bénéfice. S’il avait rêvé de voir le « peuple français » manifester son opposition à Macron sur les Champs-Élysées et admettant qu’une large partie des revendications des Gilets Jaunes était effectivement dans son programme, il doit bien être obligé d’admettre aujourd’hui que le soulèvement se fait sans lui quand ce n’est pas aussi contre lui.

En effet on voit mal comment la France Insoumise – dont le mode très vertical d’organisation est en contradiction directe non seulement avec les principes qu’elle prétend incarner mais surtout avec ces Gilets Jaunes qui doivent nécessairement refuser la récupération pour être crédibles – pourrait espérer de quelque manière que ce soit sortir renforcée des élections anticipées qu’elle réclame alors qu’elle n’arrive déjà pas à se constituer une liste pour les européennes sans éclater ses propres rangs.

Difficile par ailleurs de ne pas constater que tout ça est de sa faute ; d’un coté l’activisme de Mélenchon pour changer de République infuse manifestement dans l’opinion, de l’autre on ne crie pas impunément « la République c’est moi » sans rejoindre in fine les figures de ceux qu’on veut voir dégager.

Plus vraisemblablement, ce sont les extrêmes-droites de Dupont-Aignan et Le Pen qui auraient à gagner d’une dissolution de l’Assemblée Nationale, des partis non moins verticaux que leur adversaire à gauche mais où la verticalité n’apparait cette fois pas contradictoire, et dont le discours à destination des habitant·e·s des zones rurales a davantage de chance de faire écho car plus ancien et plus ancré. Toute la question est de savoir à quel point veut-ils faire tomber Macron et comment. Car si, comme le 1er mai dernier et les précédentes manifestations du mouvement social, le gouvernement argumente de la « casse » pour discréditer la colère, la nouveauté de ces derniers jours c’est que celle-ci ne permet plus en revanche de fédérer l’extrême-droite contre « les antifas » et « la violence d’extrême-gauche » puisqu'elle semble désormais tiraillée entre deux attitudes potentielles ; d’un coté la complaisance pour un recours à la violence politique, dans l’esprit des ligues des années 30, et de l’autre son habituel discours sur l’ordre et le soutien aux forces de police. Il serait intéressant de savoir si le GUD dont on a vu les tags sur les vitrines et le drapeau sur les barricades a eu dispute avec l’Action française qui s’était proposée avant la manifestation de samedi d’être le service d’ordre de celle-ci (avec quel succès !) et de « casser les casseurs ».

D’ailleurs, Macron ayant prévisiblement exclu une dissolution de l’Assemblée, comme il n’a jamais montré aucun signe de vouloir changer de politique, la possibilité d’une nouvelle montée en tension n’est pas moins probable.

Mais pour celleux qui serait tenté·e·s par cette option, il me semble nécessaire de s'inquiéter du fait qu'aujourd'hui en France le débouché presque certain d’une insurrection serait une prise de pouvoir par la police, a fortiori parce que Macron y est autant détesté que dans le reste de la société et donc que les policiers ne vont pas accepter éternellement d’être envoyés en première ligne des pavés que sa politique inspire aux gens et en renfort de quoi il faut compter sur une hiérarchie policière qui le déteste elle-aussi par dessus tout pour lui avoir fait porter le chapeau de l’affaire Benalla. Ce serait plus généralement le résultat d’une inversion du rapport hiérarchique entre pouvoir politique et pouvoir policier, où à force d’accumulation de lois sécuritaires par le premier il n’est pas surprenant que le pouvoir policier supplante progressivement le pouvoir politique, puisque les lois sécuritaires en question consacrent sa légitimité et sa constance par dessus celle des élections de plus en plus discréditées.

Un coup d’état policier semble donc pour le moins concevable en cas d'insurrection durable, dans la continuité d’une montée en autonomisation de la police dont je ne saurais dater le commencement mais dont les signes les plus visibles me semble être, en 2016, les manifestations illégales de policiers cagoulés , récompensées à l’époque par François Hollande avec un chèque de 220 millions d’euros et une loi sur la « légitime défense ». Autre signe plus récent, la démission précipitée de Gerard Collomb dont on ne peut exclure qu’elle ne soit le résultat d’une fronde interne de l’administration policière considérant qu’après lui le ministère a été divisé en deux têtes dont l’une est confiée à quelqu’un issu des rangs du renseignement et n’ayant jamais été élu à quelque mandat politique.

À un certain point d'une potentielle insurrection on verrait peut-être la destitution de Macron mais celle-ci serait sans doute immédiatement suivie d'une prise de contrôle par la police ou l'armée au prétexte d’un nécessaire retour à l’ordre auquel l’extrême-droite sera alors la première à se rallier. Le syndicat majoritaire dans la police ne s'est d'ailleurs pas fait attendre pour réclamer le retour de l’état d’urgence et l'appui de l'armée, « l'idée mérite d'être creusée » abonde d'ailleurs Florian Philippot qui voudrait voir le Général De Villiers devenir Premier Ministre.

S’il n’y a donc pas en l’état de scénario de sortie de crise acceptable, le mieux demeure peut-être de prolonger l’état de crise. Il semble alors que la seule possibilité émancipatrice soit le blocage de l’économie par la grève générale ; d’abord pour une question de fond, en rappelant ainsi que la pauvreté a le capitalisme pour ennemi et non les étrangers qui sont majoritairement plus mal classés encore, et enfin pour son évidente fonction pratique car la grève sait mieux qu’une émeute – les syndicalistes le savent bien – créer de l’horizontalité et désamorcer l’extrême-droite par les assemblées générales.

×

j.
03 Décembre 2018 - © Analo.gy et l'auteur·trice.