Extinction

Ce n’est pas grande surprise de retrouver parmi ceux qui n’ont jamais connu de fin du mois difficile ceux qui ne voient pas non plus venir l’éventualité d’une fin du monde car il faut sans doute avoir vécu des fins de mois qui font l’effet du monde qui sombre pour saisir ne serait-ce que partiellement la notion d’effondrement.

Or s’il va sans dire que les premiers qui seront engloutis par celui qui s’annonce sont aussi ceux pour qui le monde s’arrête déjà chaque mois avant la fin, toujours est-il utile de rappeler que c’est le même système qui est cause de ces deux formes d’interruption. En ce sens il ne faut peut-être pas en vouloir aux riches de ne pas le comprendre ; puisque leur monde n’a pas de limite comment pourraient-ils penser une limite au monde ?

Mais de ce fait, il est vain de chercher un espoir dans les décisions qu’ils prétendent prendre, lesquelles n’ont possiblement d’autre visée que de multiplier les entraves sur les uns pour perpétuer l’absence de limite des autres. Ce n’est pas autrement qu’à l’injustice fiscale, justement dénoncée, s’ajoute la manœuvre qui tente d’opposer les Gilets Jaunes au défi climatique et par laquelle on prétend repousser l’échéance de fin du monde en avançant la fin du mois.

Il y a une forme de cohérence à ce qu’en même temps on ne prétende pas moins repousser la fin du mois en réduisant la taille du monde lorsqu’on répond à ceux qui ont moins que s’ils ont moins c’est à cause de ceux qui n’ont rien, car à déplacer ainsi sur l’étranger les raisons de la fin du mois on parvient à faire oublier qu’en tenant les uns dehors on tient les autres dedans, non moins enfermés dans un territoire que dans leur condition.

La nasse policière qui encercle les manifestants ne dit pas autre chose et preuve qu’on ne gagne aucun droit en acceptant de réduire ceux des autres, la violence policière dont les Gilets Jaunes font l’expérience est la même sur laquelle la société ne dit rien lorsqu’elle frappe les quartiers populaires; elle concernait exclusivement les minorités et pour cause que personne n’a rien dit, elle touche maintenant le plus grand nombre.

En quoi la pensée complexe du Président - au nom de laquelle il ne faudrait pas prendre pour dit ce qui a pourtant été dit et qui vaut qu’à chaque petite phrase lâchée par celui-ci toute la garde rapprochée de ce dernier défile sur les plateaux pour prétendre qu’elle signifie autre chose que ce qu’elle affirme - ne dissimule que trop mal la guerre sociale dans laquelle elle s’inscrit.

Pour peu qu’on se souvienne que la plus emblématique de ces petites phrases - sur les aides sociales qui « coûtent un pognon de dingue » - a été diffusée depuis l’Élysée directement sur Twitter par la conseillère en communication du Président, la récente promesse de ce dernier de « surveiller » à l'avenir ses sorties condescendantes ressemble moins à un improbable mea-culpa venant de lui qu’à une autre diversion visant à faire croire que celles-ci lui échappent et donc à faire oublier qu’elles sont parfaitement calculées. En l’espèce, les mots convoqués ne laissent guère place au doute ; il n’y a que la bourgeoisie conservatrice pour les recevoir positivement, ce serait donc à elle qu’ils étaient logiquement destinés. Ce n’est donc sans doute pas pour déplaire à Macron si ses mots font aussi monter la colère des Gilets Jaunes tant il y a à profiter de la crise sociale que cette bourgeoisie craint par dessus tout pour faire ainsi figure d’autorité et récupérer l’électorat de droite terrifié. La stratégie est pour le moins politiquement opportune puisque cette droite qui n’a d’amour que pour les chefs, mais dont l’actuel ne parvient pas à s’imposer, en est sensiblement dépourvue depuis la défaite de Sarkozy. C’est d’ailleurs le seul espace politique auquel le Président « ni de droite ni de gauche » peut désormais prétendre si on considère l’effet que la suppression de l’ISF a laissé dans l’opinion.

L’indéniable talent de Macron reste cette capacité à mener des OPA politiques avec le soutien de ceux qu’il dépouille ; François Hollande, bien qu’ayant été empêché par sa faute de briguer un second mandat et avant de le qualifier de « Président des très riches », n’avait pas ménagé ses efforts pour que Macron soit perçu comme son héritier politique. La Droite ne semble pas moins volontaire pour être semblablement absorbée puisque c'est Sarkozy lui-même qui vient lui remettre les clés de la maison en proposant d’inclure dans le « Grand débat » ses grands thèmes : la défiscalisation des heures supplémentaires et « l’identité nationale ».

Celui qui revendiquait il y a peu la « dimension christique » de sa personne pourrait donc bien s’estimer touché par la grâce, quoiqu’un tel ralliement soit pourtant largement mérité au regard des deux lois de sécurité et d’immigration votées moins d’un an après son élection qui sont les plus répressives de la V° République et au sujet desquelles la droite a bien été obligée d’admettre qu’elle « n’était jamais allée aussi loin » quand elle était au pouvoir.

Relativement à quoi la posture de Macron face à Le Pen et Salvini est difficilement qualifiable ; elle serait simplement risible si elle n’était pas détestable. On a beaucoup disserté sur les faux-semblants du prétendu « nouveau monde » mais s’il semble évident qu’en l’absence d’une extrême-droite électoralement forte - et donc du motif de faire barrage face à elle - Macron n’aurait pas été porté au pouvoir, on omet généralement de rappeler que ce misérable scénario est exactement celui qui était devenu le seul argument du vieux monde pour se maintenir, dont Macron n’est finalement que le dernier cycle, sans offrir néanmoins de raisons de se réjouir tant c’est aussi par cette cause notamment que l’extrême-droite n’a jamais cessé de grimper depuis trente ans. Le plus grave n’est cependant pas d’avoir fait prospérer l’illusion que celle-ci constituerait donc le seul projet de « nouveau monde » qui n’aurait pas été testé, mais d’avoir ainsi laissé croire que son programme n’est pas déjà largement réalisé.

Sans même compter la loi immigration sus-citée, pour distinguer Macron de Salvini, il faut au moins ignorer leur semblable refus de laisser accoster les bateaux des ONGs, les mêmes livraisons de navires de guerre à la Libye pour retenir les migrants sur ses côtes, la même traque de ceux-ci dans les Alpes, les mêmes conditions de rétention et enfin les mêmes pratiques policières. Ce que Salvini ne manque d’ailleurs pas de rappeler et qui vaut sans surprise que la tension monte à la frontière vérifiant s’il en fallait que « le nationalisme c’est la guerre » pour reprendre cette expression de Mitterand - paraphrasé par Macron à l’adresse de Le Pen pendant le débat du premier tour - qui ne laissait a priori pas supposer que celui qui l’a dite comme celui qui la cite puissent se comporter eux-mêmes, pour des raisons de gouvernement, en chefs de guerre nationalistes.

Ce n’est donc pas tant pour discréditer les Gilets Jaunes que la Macronie s’applique à pointer l’extrême-droite dans les manifestations que pour dissimuler son inavouable proximité politique avec elle. Or tout l’avantage que recouvre pour Macron, Le Pen et Salvini, leur récit commun d’un espace politique qui serait désormais polarisé entre « nationalistes » et « progressistes » est qu’il permet de contenir la critique à une dénonciation de leur alliance objective, par quoi nous sommes poussés à n’y voir justement qu’une alliance, là où il serait temps de considérer quel projet commun est à l’oeuvre.

Au lieu de ça la gauche médusée regarde ce jeu qui se joue sans elle, voulant sa place dans la partie quitte à souscrire à ses règles, si bien qu’une large partie d’elle-même semble frappée du syndrome de Maïdan qui lui fait minimiser l’infiltration de l’extrême-droite dans les rangs des Gilets Jaunes et renoncer à la combattre en croyant ainsi faire l’unité du peuple contre le souverain.

Si les militants de gauche ont certainement raison de faire valoir leur présence dans les cortèges, on a cependant du mal à voir comment ni Le Pen ni Macron ne pourraient profiter de la complaisance de certains pour les implants fascistes du mouvement, la première en voyant encore dominer ses thématiques et le second en prétendant toujours lui faire barrage.

À l’exception notable des antifas qui sont peut-être les seuls à tenter une riposte - et dont l’indifférence des médias vis à vis de leurs confrontations pourtant spectaculaires avec l’extrême-droite dans les manifestations des Gilets Jaunes dit précisément toute l’importance de l’enjeu - la gauche est loin d’être au rendez-vous de la dernière cause qui devait encore permettre de la définir. En témoigne comment, même si la question ne date pas de cette année, elle doit se défendre d’accusations d’antisémitisme alors qu’elle devrait être au front de la lutte contre celui-ci et contre toutes les formes du racisme.

Il y a urgence pourtant, à dénoncer tout à la fois cette raison du pouvoir qui « aime » tellement les Juifs qu’elle s’en sert de bouclier et laisse ainsi entendre qu’on ne peut être Juif et Gilet Jaune pour dévier ainsi sur les Juifs la colère initialement dirigée contre lui, cette droite « républicaine » qui ne voit la haine des Juifs que parmi les descendants de l’immigration post-coloniale alors qu’il n’y a pas si longtemps l’antisémitisme le plus assumé faisait partie de son propre programme et enfin la manière qu’ont certains au sein de la gauche radicale d’exiger des Juifs qu’ils se désolidarisent d’Israël avant de pouvoir reconnaitre les menaces qui les visent.

La facilité avec laquelle s’installe le scénario contrefait d’une opposition entre « nationalistes » et « progressistes » atteste au besoin de la faillite de la gauche à défendre ses combats, facilement dépossédée de la cause sociale par les postures de l’extrême-droite et de la lutte contre l’extrême-droite par les postures de Macron. Une situation dont les espoirs de s’extraire restent minces tant l’introspection n’est pas non plus le fort de la gauche, apparement trop occupée à préparer les modalités de sa prochaine défaite aux élections, en perspective desquelles personne ne veut d'une alliance d'appareils bien que chacun veuille être l'appareil de l’alliance et sans que les lieux communs de Place Publique ne puissent manifestement y changer quoi que ce soit. Au lieu de quoi, Tabula rasa, que personne n'envisage, serait plus certainement une stratégie fonctionnelle.
C’est un fait que la situation est critique mais sans doute faut-il mieux voir dans la gravité du moment une fenêtre d’opportunité pour la gauche qui pourrait se reconstruire si elle parvenait à articuler la lutte pour l’environnement et le combat antifasciste.

Qu’on se souvienne des deux phases politiques décrites par Pasolini, avant et après la disparition des lucioles, par lesquelles il explique combien le fait que personne ne se soit aperçu de l’extinction de ces dernières marquait pour lui un renforcement sans précédent du pouvoir fasciste - d’ailleurs défendu par la démocratie qui prétend l’avoir remplacé - il conviendrait de s’inquiéter d’une éventuelle troisième phase que nous serions peut-être en train de vivre et qui voudrait qu’à la différence des lucioles qui ont disparu sans que personne ne s’en aperçoive, les papillons soient en train de disparaitre alors que tout le monde est au courant mais demeure odieusement silencieux.

Or s’il est dit qu’il faut regarder en face les nouvelles formes que prend le fascisme, ce n’est précisément pas pour méconnaître le sens du mot mais pour y reconnaitre au contraire une volonté totalitaire très ancienne qui ne trouve dans les outils du « progrès » - et désormais sous couvert de « progressisme » - que de nouveaux moyens de se maintenir.

Il va alors sans nécessité de préciser que ce fascisme perpétué a tout à gagner d’une opposition qui se persuade de la « survivance des lucioles » et qui aime à le dire dans les débats et les dîners tant lui est confortable l’idée que la question de la résistance est ainsi solutionnée.

Pour exemple, l’ultime preuve de la survivance des lucioles donnée par l’auteur de ce prêt-à-penser tient dans une vidéo tournée à la frontière de Calais qui montre ce qu’il estime être la «gracieuse silhouette» d'un « migrant irakien ou afghan », déjouant la traque des projecteurs par une « hallucinante danse de nuit », par quoi il faut apparement se satisfaire que « les lucioles brillent encore au coeur des nuits surveillées », comprendre que l’humanité résiste toujours aux systèmes totalitaires, quitte à ce que le prix de la démonstration soit de nier l’humanité dont on prétend témoigner ; précisément celle de l’exilé pris en exemple et à propos de qui le regard satisfait du bourgeois s’obstine à y voir une « luciole » au lieu de reconnaître simplement un humain, qui - pour peu qu’on se donne la peine de l’écouter - ne demande d’ailleurs pas autre chose qu’on respecte ses droits humains, une revendication que l’usage qui est ici fait des lucioles contribue largement à étouffer. C’est ainsi que sous couvert d’échapper au « pessimisme de la pensée radicale », on commence par théoriser la survivance des lucioles au lieu de prendre acte de leur disparition et d’agir contre celle des papillons et on termine complice de l’inhumanité qu’on se flatte surtout de dénoncer, mais quand les papillons auront totalement disparu, la vie sur terre ne sera plus possible et il n’y aura plus personne pour en débattre.

De fait, on voit mal comment le supposé d’une survivance des lucioles saurait correctement mettre en cause la société industrielle responsable de leur perte et encore moins prendre la mesure du fait que cette matrice du fascisme qui nous fait aujourd’hui observer sans réagir la disparition des papillons n’est pas née par hasard dans la colonisation et ses génocides, avant de servir la volonté d’extermination du régime nazi d’un coté et celle des « progressistes » de l’époque qui ont bombardé Hiroshima et Nagasaki de l’autre, puis n’ayant jamais cessé depuis de perfectionner les moyens de tuer, dont la pollution de l’eau, de l’air et de la terre n’est qu’une autre de ces armes et la consommation un moyen de faire de chacun l’assassin de soi et des autres, c’est en toute logique que ce qui avait commencé en génocide se prolonge en liquidation de l’existence.

Nulle surprise donc, que s’agissant de discerner la véritable nature de ce très ancien « nouveau monde » qui condamne désormais jusqu’à la possibilité de survie du monde, les plus lucides soient aussi les plus jeunes, qui se mettent en grève chaque vendredi pour le climat en réclamant seulement le droit « d’être vivants » quand ils « seront grands ».

Mais s’il semble évident que pour que cet appel à survivre à la fin du monde soit suivi, il ne peut décemment pas être opposé à celui qui demande déjà le droit de vivre jusqu’à la fin du mois, il demeure non moins indispensable de combattre pied à pied la folie de croire à des solutions sécuritaires et nationalistes, qu’elles se donnent ou non les atours du « progressisme », car si d’autre part on ne trouve plus manifeste proximité de cette revendication du droit « d’être vivant » avec celle des exilés de tous âges qui ne disent pas autre chose quand on les refoule aux frontières de l’Europe c’est bien parce que l’extermination des papillons nous concerne tous - j’ai peine à l’écrire tant la chose est reconnue mais c’est apparement le caractère de l’époque d’être capable de reconnaitre une évidence tout en continuant d’en nier les conséquences - et tant cela pousse les uns à l’exil et les autres au repli, on aurait tord d’ignorer que où que l’on aille ou que l’on se replie, on ne s’éloigne jamais du monde. Du reste, pour espérer faire cause commune, il faut peut-être commencer par désigner politiquement ce fascisme total qui nous condamne tous à l’extinction.

Footnotes

  1. Tweet de @SibNdiaye · 13.06.2018
  2. Emmanuel Macron promet de « faire très attention » à ses « petites phrases ». Le Monde · 31.01.2019
  3. Un sondage Viavoice pour «Libération» montre la hausse des bonnes opinions à l’égard du Président, notamment à droite et chez les cadres. Libération · 04.03.2019
  4. Macron et Sarkozy ont déjeuné ensemble le 7 décembre sans que ce repas ne figure officiellement à l'agenda. Selon Le Figaro, les deux hommes ont notamment abordé lors cette rencontre « la question du maintien de l'ordre public » et « le retour aux heures défiscalisées », une des mesures fortes du quinquennat Sarkozy reprise par Emmanuel Macron le 10 décembre dans son plan de sortie de crise des Gilets jaunes. Ouest France · 18.13.2018
  5. Pour Christian Estrosi, "la droite n'est jamais allée aussi loin" que Macron en matière d'immigration. Le lab Europe1 · 3.01.2018
  6. Paris va livrer six bateaux à la marine libyenne, a confirmé, jeudi 21 janvier, le ministère des armées français. « Une scandaleuse nouvelle », selon Médecins sans frontières, alors que les garde-côtes de Tripoli jettent systématiquement leurs rescapés dans des centres de détention indignes. Mediapart · 22.02.2019
  7. Migrants : Matteo Salvini exige des excuses officielles de la France. Le Figaro · 13.06.2018
  8. Italie : "incident" à la frontière avec la France, Salvini demande des "réponses" à Macron. Nouvel Obs · 16.10.2018
  9. "Le nationalisme, c'est la guerre", lance Emmanuel Macron à Marine Le Pen. BFM TV · 04.04.2017
  10. Les résultats d'une enquête du Monde mettent en évidence une avance importante pour la République en marche (LRM) et le Rassemblement national (RN) aux élections européennes. Quelle que soit l’hypothèse retenue, avant ou sans liste « gilets jaunes », ces deux formations sont créditées d’un score de plus ou moins 20 %, LRM toujours en tête avec 23 %. Le Monde · 25.02.2019
  11. Claude Askolovitch : La défense des juifs, ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent. Slate · 26.12.2018
  12. Les gilets jaunes, l’antisémitisme et « la démocratie du public ». Gerad Noiriel · 20.02.2019
  13. Précisions concernant le rassemblement contre l’antisémitisme et son instrumentalisation du 19 février 2019 à Ménilmontant. Paris-Luttes · 02.03.2019
  14. A défaut d’union de la gauche, Benoît Hamon va présenter sa liste pour les élections européennes. L’idée d’une votation a été un échec. Seuls Place publique et le Parti socialiste semblent se rapprocher. Le Monde · 25.02.2019
  15. Le vide du pouvoir en Italie – Pasolini. Corriere della sera · 01.02.1975
  16. Les papillons ne sont pas sacrifiables. Notre réalité fragile en dépend aussi. Washington Post · 01.03.2019
  17. Georges Didi-Huberman - Survivance des lucioles. Les Éditions de Minuit · 2009
  18. « Contre le pessimisme d'une certaine pensée "radicale", l'historien d'art met en valeur les "trouées de lumière" qui éclairent l'époque. » Le Monde · 03.12.2009

Analogy · 10 Mars 2019 - © Creative Commons BY